La Presse 
Nouvelles générales Vendredi 26 mars 1999 A4 
 
La pension alimentaire, c'est pour la vie 
La Cour suprême tranche en faveur d'une femme devenue pauvre après son divorce 
Malboeuf, Marie-Claude 
 
«Le mariage est un engagement sérieux qui ne doit pas être pris à la légère. Il 
implique la possibilité d'une obligation à vie.» 
 
Une femme sans enfant qui divorce après six ans de mariage pourrait bien avoir le 
droit de recevoir une pension alimentaire toute sa vie. 
 
C'est ce qu'a décidé hier la Cour suprême du Canada, pour qui le fait d'être soudain 
malade ou handicapé permet de réclamer l'aide de son ex-époux au même titre que le 
fait d'avoir sacrifié sa carrière pour lui. Tout dépend des circonstances. 
 
Peu importe que la maladie ou le handicap ne soit dus ni au mariage ni au divorce. Et 
peu importe que les conjoints aient conservé chacun leur travail et leur autonomie 
pendant qu'ils vivaient ensemble. Selon le tribunal, on ne met pas fin au mariage 
comme à n'importe quel contrat d'affaire. 
 
«Bien qu'il ne dure peut-être plus " jusqu'à ce que la mort nous sépare ', le mariage 
est un engagement sérieux qui ne doit pas être pris à la légère. Il implique la 
possibilité d'une obligation à vie. Il n'existe pas de date limite magique», a tranché la 
juge Beverley McLachlin. 
 
Ce jugement fort attendu renverse une décision de la Cour d'appel de Colombie-
Britannique, qui autorisait le mécanicien Franck Bracklow à poursuivre son chemin 
comme si de rien n'était après avoir quitté sa femme Sharon Marie et lui avoir versé 
quelques milliers de dollars. 
 
Les deux époux se sont mariés en 1989 et se sont séparés dès 1992, à l'époque où 
des troubles mentaux obligeaient l'ancienne comptable à abandonner pour de bon son 
travail. Le couple a divorcé trois ans plus tard, sans avoir eu d'enfant, et M. Bracklow 
a vite cessé d'aider son ex-épouse, convaincu qu'après une union aussi brève, c'était à 
l'aide sociale de s'en charger. Quant à Mme Bracklow, contrainte de vivoter dans un 
sous-sol, elle a toujours soutenu que son ex-mari s'était rendu responsable de ses 
besoins en lui passant la bague au doigt. 
 
Pour la Cour, la vérité se situe plutôt quelque part entre les deux. «De nombreux 
mariages modernes sont un amalgame complexe d'interdépendance et 
d'indépendance», observe en effet la juge McLachlin, en précisant que les tribunaux 
doivent garder ces deux modèles en tête et considérer un ensemble de facteurs afin 
de rendre des décisions équitables. 
 
Secondes épouses en colère 
 
Cette analyse tombe fort mal pour l'Association des secondes épouses du Québec, qui 
se bat depuis cinq ans pour faire changer la Loi sur le divorce et limiter dans le temps 
le versement des pensions alimentaires. 
 
«C'est injuste ce qui arrive! s'exclame la présidente de l'organisme, Carole Ducharme, 
qui se préparait justement à exposer son point de vue à la nouvelle ministre de la 
Justice. Moi, je trouvais ça correct que mon mari verse une pension à son ex... 
jusqu'au jour où j'ai reçu un sub poena pour aller faire état de mes propres revenus à 
la cour! J'ai alors appris que je devais contribuer à la pension de cette femme-là, qui 
ne travaillait pas et qui me regardait avec des gros yeux...» 
 
Selon Mme Ducharme, bien des femmes s'empêchent d'emménager avec leur nouvelle 
flamme pour ne pas subir le même sort. Et celles qui s'y risquent renoncent souvent à 
avoir des enfants, disant ne pas en avoir les moyens puisque la pension accordée à 
l'ex-épouse n'est pas ajustée à la baisse pour autant. 
 
Dans son jugement d'hier, la Cour suprême fait toutefois écho à cet argument. Elle 
précise en effet que le tribunal qui reprendra le dossier devra tenir compte des 
nouvelles dépenses de M. Bracklow - qui s'est remarié - afin d'établir la pension 
pouvant lui être réclamée. 
 
«Il est essentiel de reconnaître que les personnes divorcées peuvent passer à d'autres 
relations et assumer de nouvelles obligations qu'elles ne pourront peut-être pas 
remplir si elles sont tenues de conserver au complet leurs fardeaux financiers 
découlant de relations antérieures», écrit la juge. 
 
Quant à la courte durée du mariage des Bracklow et l'indépendance initiale des deux 
époux, elles pourraient aussi permettre au mécanicien de payer moins à défaut 
d'échapper à toute responsabilité. 
 
«Un époux qui devient handicapé vers la fin d'un mariage très court peut bien avoir 
droit à des aliments en raison de ses besoins, mais il peut être injuste, dans les 
circonstances, d'ordonner à l'autre époux de subvenir à tous ses besoins pendant une 
période indéterminée», conclut en effet la cour.